Varosha Chypre, quartier balnéaire de Famagouste figé depuis l’intervention turque de 1974, est redevenu visible au monde le 8 octobre 2020, lorsqu’une portion de son front de mer a été rouverte au public pour la première fois en près d’un demi-siècle. (Reuters).
Depuis, le site attire une curiosité internationale et cristallise un affrontement politique : pour Ankara et la République turque de Chypre du Nord (RTCN, entité autoproclamée reconnue uniquement par la Turquie), <
Varosha est une vitrine économique et d’un symbole de souveraineté . Pour la communauté internationale, Varosha reste un territoire occupé qui doit être restitué à ses habitants légitimes.
Varosha Chypre, Station balnéaire figée depuis 1974.

Dans les années 1960 et 1970, Varosha était le joyau touristique de Chypre. Ses plages de sable fin attiraient les vacanciers d’Europe et du Moyen-Orient. Ses hôtels modernes accueillaient des célébrités comme Elizabeth Taylor ou Brigitte Bardot. La cité balnéaire était surnommée la “French Riviera of Cyprus”, symbole d’une prospérité insulaire en plein essor. (BBC Magazine).
Tout bascule à l’été 1974 : la population grecque chypriote fuit devant l’avancée de l’armée turque. Le quartier est bouclé, vidé de ses habitants, placé derrière des barbelés. Les caméras de l’époque ont saisi l’exode et les combats.
👉 ITN Archive – Turkish Invasion of Cyprus Captured Up Close (1974)
👉 AP Archive – Aftermath of Turkish bomb attack in Famagusta (22 juillet 1974)
Depuis, Varosha est restée officiellement inhabitée. En 1984, la résolution 550 du Conseil de sécurité de l’ONU a fixé une ligne rouge: toute tentative de repeuplement par d’autres que les habitants d’origine sera jugée « inadmissible » Le texte appelée à placer la zone sous administration internationale (ONU – Résolution 550 (1984)).
Un demi-siècle plus tard, les façades lépreuses, les hôtels éventrés et les plages désertées donnent toujours l’image d’une ville figée dans le temps.
Varosha Chypre: La réouverture partielle en 2020.

Le 8 octobre 2020, les autorités de la RTCN ont rouvert une portion du front de mer et quelques avenues principales, jusque-là interdites depuis 1974. (Reuters).
Depuis, le dirigeant chypriote turc Ersin Tatar revendique plus de 2,2 millions de visiteurs. Présentés comme la preuve de l’“attractivité retrouvée” du site, ces chiffres servent aussi à justifier des projets de démolition et de rénovation ciblée. (Kathimerini/KNEWS).
Mais cette ouverture unilatérale a aussitôt relancé les tensions. En juillet 2021, le Conseil de sécurité de l’ONU a réaffirmé cette position historique. Dans une déclaration, il a de nouveau jugé la démarche « inadmissible » et exigé l’annulation des mesures prises à Varosha depuis 2020. (Al Jazeera, déclaration présidentielle S/PRST/2021/13).
La pression s’est accentuée en 2024 : l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a adopté la résolution “Call for Varosha’s return to its lawful inhabitants” (Doc. 16004), présentée par l’Italien Piero Fassino. Elle demande la restitution du quartier à ses propriétaires légitimes et son placement sous administration internationale. (Conseil de l’Europe).
En clair, la réouverture partielle de Varosha, présentée par la RTCN comme une opportunité économique, reste un dossier explosif. Elle crystalise les calculs politiques, le droit international et la mémoire des exilés.
Varosha Chypre, enjeu géopolitique au cœur de Chypre

Au-delà des ruines et des plages désertées, Varosha est devenu un instrument de pouvoir dans le conflit chypriote. Longtemps sous contrôle militaire turc, ce quartier est transformé depuis 2020 en vitrine politique par la République turque de Chypre du Nord (RTCN), et Ankara afin d’affirmer une souveraineté de facto.
Une visite symbolique d’Erdogan et Tatar
En novembre 2020, le président turc Recep Tayyip Erdoğan s’est rendu à Varosha accompagné d’Ersin Tatar. Cette visite, hautement symbolique, fut présentée par Ankara comme l’ouverture d’une « nouvelle ère » pour le nord de Chypre, malgré les interdits imposés par le droit international.
Sources :
- Reuters – Erdogan incensed Cyprus by visiting Varosha (27 novembre 2020)
- The Guardian – Unease in the air as Cyprus ghost town rises from the ruins of war (18 juillet 2021, avec photo)
L’échec de Crans-Montana
Pour la République de Chypre (sud), cette ouverture constitue une violation grave du droit international. Le président Nicos Anastasiades l’a qualifiée de « flagrant violation of international law », rappelant que ces actions compromettent les résolutions du conseil de sécurité. (Euronews – Can a new round of UN peace talks solve the decades-old Cyprus conflict? (26 avril 2021)).
Ce bras de fer diplomatique s’inscrit dans un contexte diplomatique déjà fragilisé. En 2017, la conférence de Crans-Montana en 2017,considérée comme la meilleure chance de réunification depuis des décenniess, avait échoué. Le secrétaire général de l’ONU , Antonio Guterres s’était alors dit « trés désolé » de l’absence d’accord. (Reuters – Cyprus reunification talks collapse, UN chief ‘very sorry’ (7 juillet 2017)).
L’Union européenne a, de son coté , réaffirmé sa ligne rouge. Dans une déclaration du 27 juillet 2021, elle a condomné les initiatives unilatérales de la Turquie et de la RTCN. Elle a rappelé l’importance de respercter les résolutions 550 (1984) et 789 (1992) , et exigé l’annulation des mesures prises depuis octobre 2020. (Conseil de l’UE – Déclaration sur Varosha, 27 juillet 2021).
En résumé, Varosha cristallise la fracture entre :
- Ankara et la RTCN, qui en font une vitrine politique et économique ;
- Chypre sud, qui y voit une violation flagrante du droit international ;
- la communauté internationale, qui appelle à un retour au dialogue et au respect des résolutions de l’ONU.
Une ville fantôme devenue attraction touristique.

Si Varosha reste juridiquement un espace contesté, il est devenu depuis 2020 une attraction touristique paradoxale. L’ouverture partielle de son front de mer et de ses avenues principales attire désormais les habitants du nord de Chypre, des visiteurs venus de Turquie et des curieux internationaux.
Fréquentation record et communication officielle
Les autorités de la RTCN mettent en avant les chiffres de fréquentation. Selon Ersin Tatar, plus de 2,2 millions de visiteurs auraient déjà parcouru Varosha depuis sa réouverture. (KNEWS/Kathimerini – 2.2 million visitors since Varosha’s reopening, Tatar says). Difficile à vérifier, ces chiffres illustrent toutefois l’attrait exercé par cette “ville fantôme” redevenue accessible.
Le contraste est saisissant : derrière les façades éventrées, les plages de sable sont à nouveau fréquentées. Des kiosques rouvrent, tandis que des visiteurs posent devant les immeubles effondrés. Les images abondent sur Instagram ou YouTube: influenceur et curieux mettent en scène leur passage dans ce lieu chargé d’histoire, entre fascination et malaise.
Quand l’art s’empare de la ville fantome
Varosha inspire aussi des créateurs indépendants. Le collectif Main-De-Gloire a diffusé sur YouTube une vidéo intitulée « Varosha Ghost Town ». Réalisée par Gleb Leve et Nicko Gloire, mastérisée aux studios Abbey Road, elle alterne images aériennes, rues désertées, et musique. Entre documentaire visuel et clip musical, l’oeuvre rappelle l’âge d’or du quartier dans les années 1960-70, puis sa chute brutale en 1974, lorsque l’armée turque forca la population à l’exil.
👉 YouTube – Main-De-Gloire, Varosha. Ghost Town
Certains considèrent cette fréquentation comme une forme de tourisme de mémoire, comparable à la visite d’autres sites marqués par les conflits. D’autres y voient une banalisation d’un espace toujours au coeur des négocaitons de paix. Comme le notait The Guardian en 2021, “les touristes déambulent entre les hôtels effondrés et les plages rénovées, comme dans un décor post-apocalyptique où l’histoire se mêle au spectacle”. (The Guardian – Unease in the air as Cyprus ghost town rises from the ruins of war).
En arrière-plan, la mémoire des anciens habitants grecs chypriotes demeure vive. Pour eux, voir leurs maisons et commerces transformés en attraction touristique n’est pas une curiosité, mais une blessure suppélmentaire. Un rappel cruel du temps qui passe sans solution politique durable.
Dans une autre plongée dans des lieux figés par le temps, découvrez notre reportage sur la Piscine de Luminy à Marseille, entre urbex et street art.
Quel avenir pour Varosha ?

Cinquante ans après son abandon, Varosha reste une énigme urbaine et politique. Pour Ankara et la RTCN, la réouverture partielle s’inscrit dans une stratégie de normalisation économique et d’intégration progressive du quartier au nord de Chypre. Les annonces de rénovation et de développement vont dans ce sens, malgré les mises en garde répétées des Nations unies et de l’Union européenne.
Pour la République de Chypre, Varosha demeure au contraire le symbole d’une spoliation. La restitution du quartier à ses habitants légitimes reste un préalable incontournable à tout règlement politique. Le président Nikos Anastasiades l’a rappelé à plusieurs reprises : la question de Varosha est indissociable de celle de la réunification de l’île (Euronews).
Sur le plan international, le Conseil de sécurité de l’ONU et l’Union européenne maintiennent la même ligne : toute tentative de repeuplement par d’autres que les habitants d’origine est “inadmissible”. Bruxelles appelle régulièrement Ankara à respecter ces engagements et à reprendre le dialogue sous l’égide des Nations unies (ONU, Conseil de l’UE).
Mais au-delà des jeux diplomatiques, c’est la mémoire des exilés grecs chypriotes qui demeure centrale. Beaucoup espèrent toujours retrouver leurs maisons et commerces abandonnés en 1974. Pour eux, chaque démolition ou projet de rénovation renforce la crainte que Varosha ne devienne un simple décor touristique, effaçant peu à peu les traces d’une vie interrompue.
L’avenir de Varosha, cette ville fantôme de Famagouste, se joue à la croisée de plusieurs logiques :
- la consolidation territoriale voulue par Ankara et la RTCN ;
- le droit international, qui réclame sa restitution ;
- et la mémoire collective des habitants déracinés.
Entre vitrine économique, enjeu géopolitique et symbole de mémoire, Varosha demeure un territoire suspendu, dont l’avenir reste plus incertain que jamais.